Mdj à l'Exposition "Visages" Galerie 12Mail (the space redbull)

Publié le par Mouvement DJ

IMG 5861Dévoiler des visages, au moins l’espace d’une exposition dans l’espace 12mail, les découvrir, ou plutôt les redécouvrir, tel est l’objectif de Visages, qui se tient du 3 février au 30 mars 2012. L’affiche est belle, avec un style rétro, exhibant les traits durs et le regard impérial du héros de comics Flash Gordon. Ce simple mot, jeté sur la page blanche du même noir qui dépeint également les traits du héros, invite à un questionnement simple : pourquoi dévoiler cette partie du personnage, plutôt que l’entièreté d’un corps sculptural et magnifique, métaphore de l’explosion de l’existence ? Et pourquoi cette pluralité ? D’emblée, on pourrait croire que l’exposition s’oriente en particulier sur l’exhibition de portraits de superhéros, ceux qui ont rythmé l’enfance de la génération X, tout de couleurs et de muscles vêtus.

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Or, il n’en est rien. Il suffit de pénétrer dans la salle minuscule de la galerie et jeter un simple regard circulaire pour s’en convaincre : il y a ici un défilé de visages cosmopolites qui envahit progressivement l’espace, de tous les formats, de toutes les couleurs, des visages qui prennent vie au détour d’une feuille quadrillée, comme nés d’un crayon ennuyé, parfois agressif, parfois ironique, ou plutôt soigné dans un élan perfectionniste et réaliste, sur un support immaculé. Le point commun à toutes ces œuvres est l’exposition de ce paradoxe, entre ce qui fait l’humanité même, autrement dit le regard bien plus que les traits, et la matérialité. Il y a une véritable évolution dans l’exposition elle-même, linéaire : les premiers portraits dévoilent le visage de héros, dans une ambiance bon enfant, avec des faces presque grotesques. Pourtant, on reste dans une dimension relativement réaliste, avec par exemple ce triptyque d’Antoine Marquis qui présente l’acteur français Jean Bouin à différents moments de son existence, pourtant toujours le même costume et la même moustache, qui introduit une réflexion sur ce qui se conserve dans l’essence humaine, au-delà des modes.

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Le regard glisse, tout en progressant, sur des portraits de femmes et d’hommes figés en une expression différente, avatars de carbone qui semblent à la fois uniques et universels. Puis, il s’arrête, frappé, au milieu de la salle, par un assemblage de dessins sombres, des visages presque uniformes, à quelques détails près – la coiffure, l’expression -. Ce n’est pas tant la teinte gris-verte ou les traits épais, mais les deux cercles d’une blancheur éclatante qui occupent les regards et les effacent. Ces regards vides et envoûtants dévoilent comme un jeu de persona, de masques, plus mortuaires que théâtraux, ainsi qu’un jeu entre ce qui fait l’identité humaine – le visage, son expression et sa forme – et l’affirme avec force, et l’inhumanité, dans la perte de la clarté du regard, fameux reflet de l’âme pour bien des poètes. Cette blancheur terrifiante et envahissante efface les détails et détruit ce qui fait l’humanité des sujets. On peut s’interroger devant ce spectacle envoûtant : doit-on, ou peut-on, y voir comme une métaphore de la société actuelle, consumériste jusqu’à l’anonymisation et l’uniformisation des hommes ? En se retournant, on remarque alors que sur le pilier central de la salle, des colonnes blanches livrent le nom des œuvres. Il s’agit en réalité de Portraits d’homme en temps de guerre, de Charles Berberian. La thématique mortuaire saute alors littéralement à la gorge, tandis que, comme régis par ce dévoilement de titre, les portraits évoluent, devenant des victimes anonymes de la cruauté humaine.

Cette vision éprouvante est substituée à celle de portraits de stars, brossés par Caroline Andrieu. Etrangement, le premier à attirer mon regard est le portrait de Sean Young, à jamais figée dans la figure de la réplicant Rachael, sublimée par le film de Ridley Scott à l’époque où il faisait des chef-d’œuvres de la science-fiction, Blade Runner, devenue légende de bande-dessinée dans ce portrait, tout comme Jean Seberg, immortelle et éternellement jeune, avec un sourire empreint de mystère et d’une certaine innocence, comme méprisant son destin tragique et inéluctablement en marche. Dans ces grands yeux séduisants, dans ces figures de femmes sublimes, il y a comme une tension, entre l’exaltation d’une vie et d’une jeunesse éternelle, et un sombre destin, entre drogues, alcool et pulsion de mort…

Les compositions qui suivent sont différentes : ici, pas ou peu de réalisme, mais plutôt une introduction à l’étrange, une rupture avec le souci de réalisme antérieur et d’une certaine ambiance enfantine, pour découvrir des détournements de figures puériles, comme le petit chaperon rouge qui se grime pour l’occasion en une chimère à la peau orange, éloignée de la figure bienveillante habituelle. Il y a bien une nouvelle anonymisation, en dépit des couleurs dérangeantes employées pour composer les portraits : le visage est comme mécanisé, vidé de toute expression. Ces ruptures appellent d’autres portraits, dont celui d’un enfant, convulsif, coloré quoique d’une obscurité envahissante, un enfant qui lui-aussi dessine dans une mise en abîme malsaine, empreint d’un malaise psychanalytique : doit-on y voir la projection du dessinateur, ou un simple fantasme, accompagné d’une esthétique particulière, d’inspiration quasi freudienne – de Lucyan, le petit-fils du fameux Sigmund – voire baconienne. L’étrange continue à parasiter doucement l’exposition, passant par des métamorphoses animales et morbides qui ne sont pas sans rappeler l’œuvre filmique des Pink Floyd, The Wall, ou par l’exagération d’un détail qui annihile l’expression pour proposer une vision déformée de la réalité.

Et brutalement, l’étrangeté éclate, dans les œuvres du jeune américain Sammy Harkham, qui dépeint, par exemple dans A husband and a wife, une scène curieuse, faites de traits épais, qui forment les contours de deux personnages en position d’amour contraint, la focalisation se faisant sur le visage de la femme, tandis que celui du mari est masqué par une capuche qui évoque plus l’idée chrétienne de la mort, la femme arborant une expression intense, où se mêlent peur et douleur. Le spectateur trouve un aspect violent, dans la trivialité de ces tableaux. Il y a presque une touche de Lautréamont – dans ce paysage moyenâgeux, à la limite de la fantasy – à quoi s’ajouterait une influence baudelairienne dans cette violence du quotidien à la limite d’un érotisme contraint. Et soudain, la fin, sur le dessin d’une scène nue, dépourvue de visage, où l’imagination peut s’épanouir tout en étant invité à penser dans le même cadre un peu menaçant des précédents tableaux.

Sous couvert d’une exposition aux promesses kitches, sponsorisée par une célèbre marque de boisson énergétique, Visages révèle comme un projet artistique certes linéaire mais passionnant, jonglant entre les attentes des spectateurs et une exhibition beaucoup plus sombre et moderne que ce que l’affiche laisse à supposer…     

LISA DUREL

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